Amon Tobin - Chaos Theory
(2005)

A travers cinq albums (six s'il on compte son mix sur Solid Steel en 2004), c'est en à peine huit ans que le nom d'Amon Tobin a réussi à s'imposer dans le monde de l'électro. Une réussite qui fut accompagnée de l'essor d'une nouvelle branche musicale dont cet anglo-brésilien reste encore exposé de nos jours comme l'un des principaux concepteurs et seuls représentants sérieux (avec Aphex Twin). Travaillant un style aux limites de l'expérimental, ce dernier est pourtant parvenu au fil des années à convaincre un public de plus en plus large et fidèle, lassé de toutes les facilités qu'offrent les tubes dancefloor. Autant dire qu'un nouvel album du maître est un événement toujours retentissant. Mais il ne l'aura jamais été autant que pour ce dernier opus …
Des rumeurs traînaient déjà depuis quelques temps, mais à la rentrée 2004 une annonce d'Ubi Soft vint tuer tout suspense. Le musicien avait bel et bien été recruté afin de faire la bande son du troisième volet du titre phare de la boîte franco-canadienne : Splinter Cell . La surprise fut alors grande car on imaginait mal cet artisan du sample collaborer avec le numéro deux mondial du jeu vidéo.

Mais l'O.S.T. du jeu se fit d'autant plus attendre qu‘elle ne devait à l'origine jamais être commercialisée (autrement qu'à travers le jeu, forcément) ! Toutefois, ce choix originel d'Amon Tobin évolua et finalement, en mars dernier, un CD estampillé Chaos Theory débarqua dans nos bacs préférés. Etrange retournement de situation, tout de même … Bref, tout cela n'entoura qu'encore plus de doute quand à la liberté de création laissée au musicien et a fortiori, quand à la qualité qu'allait offrir ce nouvel album.

Pourtant, une première écoute aura tôt fait de nous rassurer ! Les loops recoupés dans tous les sens, les samples « supermodifiés » … on retrouve toutes les caractéristiques que l'on connaît bien chez ce petit génie de Ninja Tune. Toutefois, ce nouvel album sonne un peu différemment de ces prédécesseurs. Un changement qui nous est d'ailleurs présenté dès les premières mesures. Succédant à une ambiance introductive assez classique à base de longues notes de violon tenues en vibrato, c'est à l'aide d'un riff de basse gras, dynamique et complexe qu'Amon Tobin amorce les choses sérieuses dans morceau qui ne cessera de s'étoffer de sons et rythmiques divers.

C'est pour le moins une structure fort classique, certes, mais finalement assez rare chez ami d'outre-manche pour que cela mérite d'être souligné. En effet, on ne peut pas franchement dire que dans ses précédents albums, les lignes de basses soient particulièrement mises en avant. Une originalité pour certain, un défaut pour d'autre, toujours est-il qu'Amon Tobin semble concevoir d'une toute autre façon l'intégration de celles-ci dans ses morceaux, les laissant introduire certains morceaux et leurs offrant suffisamment de temps pour qu'elles se développent. Aussi diverses (influencées jazz, funk et même métal) que complexes, certaines ne sauront que trop bien marquer les esprits. C'est le cas pour (forcément) le premier morceau, Lightouse , mais aussi à travers l'excellent Displace dans lequel il est difficile à dire s'il s'agit d'une basse ou d'une contrebasse saturée, sans oublier Ruthless , et sa reprise, dans lesquels les basses oscillent avec finesse sur une poignée de notes tout en gardant de belles dynamiques au soutien de ces deux morceaux très agités. Plus prenantes que surprenantes, il n'est pas rare qu'elles servent de pilier à certains morceaux, comme des leitmotivs qui permettent d'articuler les nombreuses parties qui constituent un seul morceau.

Toutefois, ce ne sont pas les basses qui guident forcément cet album. Car comme le préconise docteur Tobin dans une interview accordée à W Sound : « Il faut toujours éviter la répétition et motiver l'excitation de l'auditeur en le surprenant, en ne le laissant pas deviner ce qui va se passer dans un morceau.. » Et tout se stratagème fonctionne pour le mieux ici. Les rythmiques syncopées heurtent parfois au premier abord (comme dans Kokubo Sosho Stealth où l'on se demande quand le sample de roulement jazzy va retomber sur ses pattes), les breaks sont légions mais débarquent souvent à l'improviste et on ne compte plus le nombre de fois où le tempo décuple et inversement. Bref, du grand art ! Mais que les nantis du genre se rassurent, on est loin d'un certain élitisme « prise de tête » à la Autechre ou Venetian Snares. Et ça n'a peut être jamais été autant vrai qu'à travers ce Chaos Theory . Car finalement, après de nombreuses écoutes et une attention des plus appliquées, on remarque que la structure des morceaux qui compose l'album pourraient tous se résumer sous la forme suivante : introduction / première rythmique / break / seconde rythmique / conclusion.

Certes, on reste assez loin de cette caricature, et si cette forme se répète, c'est parce qu'Amon Tobin a favorisé ici une composition toute en progression. Du coup, on se retrouve souvent en plein milieu d'un morceau drum n' bass ou breakbeat dynamique qui, après un transfuge par un break qui maintient une certaine tension, repart de plus belle par un tempo propre au trip hop / hip hop qui favorise le marquage d'une rythmique certes plus simple mais terriblement plus pèchue. Ainsi, les climax concluent certains morceaux par une densité de sons impressionnante comme les très sombres Displace , Kokubo Sosho Battle et The Clean Up .

Des sons qui sont d'autant plus d'une grande variété et d'une rare originalité. Flute traditionelle japonaise, guimbarde, guitare funky, violoncelle, saxophone ou bien même orchestration dans son ensemble, on ne les dénombre plus d'autant que leur passage « obligé » par toutes sortes d'effets et filtres rend parfois leur origine difficilement identifiable et les rends ainsi inédits et surprenants (sur ce point, l'émouvant thème Kokubo Sosho retiendra sans doute l'attention de plus d'une oreille.) Un tel foisonnement dans la diversité des sonorités aurait alors pu donner libre cours à des morceaux très diverses, comme ce à quoi nous avait habitué Amon Tobin. Mais une fois de plus, Chaos Theory fait bande à part en proposant une grande homogénéité et certains pourraient même s'amuser à concevoir l'album comme un seul et unique morceau ! Cela serait peut être un peu réducteur, car finalement les ambiances varient entre dynamisme ( El Cargo ), calme ( Theme From Battery ) et ténébre ( Kokubo Sosho Battle ), bien que le tout s'articule dans la plus grande logique.

Mais après tout, quoi de plus normal pour une musique qui illustre un scénario ? Et de là, on peut lancer de grandes suppositions sur le changement d'avis du musicien à propos de la sortie en CD de son œuvre. Sans doute s'est-il posé beaucoup de questions quand au transfuge de support (de bande son de jeu vidéo à musique intrinsèque) et sur les possibilités de présenter son travail d'une autre façon. D'autant que dans le jeu Chaos Theory , la bande son ne se limite pas à un morceau qui s'écoule comme sur un CD mais, comme dans les meilleurs jeux d'action de ces dernières années, elle se constitue de plusieurs parties qui s'enchaînent selon les interactions du joueur. Dès lors, on s'imagine également une réflexion sur la structure même d'un morceau, puisqu'à travers le jeu, ce dernier n'est jamais le même à chaque partie …

Certes, réflexion il y a-t-il eu ou pas, toujours est-il que Chaos Theory est certainement l'album le plus abouti d'Amon Tobin. Une réussite qui lui est aussi bien renvoyé par le jeu vidéo auquel il est lié, décrit également de toutes part comme le meilleur épisode de la saga. Bref, il y a fort à parier que ce double succès, autant critique que public de chaque part, marquera (du moins on l'espère …) la conception de la musique dans le jeu vidéo. Et inversement … ?

Salaryman

N.B. 3 : l'album et le single Lighthouse sont tout deux sortis en vinyle, donc ne soyez pas surpris d'entendre de la musique de jeux vidéos mixée au cours d'une vos soirées, aussi underground soient-elles !!!
N.B. 2 : si vous aimez ce genre musique, je vou invite à découvrir FABle (rubrique « tohu-bohu crew »)

Chaos Theory , Ninja Tune / Ubi Soft, disponible