Période Glaciaire |
Puisque cet opus propose un voyage dans le temps, procédons chronologiquement… et commençons donc par louer la couverture, attractive sans être tape-à-l'œil, d'une beauté sobre qui promet bien des plaisirs visuels à l'intérieur! Ouvrons ensuite cette caverne d'Ali Baba et remercions aussi la qualité du papier Munken Pure utilisé et son accueillante senteur – on oublie trop souvent à quel point le plaisir de sentir un livre joue sur le bonheur de tenir dans ses mains un tel concentré d'imaginaire! Puis vient cette première planche – la traditionnelle page 3! – qui donne le ton: flous mystérieux, graphisme néo-expressionniste, personnage animalesque baroque… Les pages suivantes nous indiquent une certaine froideur humaine qui contraste avec le cœur de ce chien-cochon parlant nommé Hulk, sorte de personnification d'un esprit judicieux et érudit, dont la sagesse s'avèrera quasi-providentielle. |
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L'interprétation burlesque de ces découvertes rappelle l'excellent La Civilisation perdue, naissance d'une archéologie de David Macaulay (1982), chef-d'œuvre de pertinente ironie dans la littérature enfantine. Chez de Crécy comme chez Macaulay, on perçoit cet appel à la prudence d'interprétation, dans une analyse adéquate et cocasse d'un recul trop important face aux faits (indubitablement lié à une absence de recul sur les standards et références contemporains aux découvreurs) et du danger de dresser des conclusions trop hâtives sur la base d'éléments fragmentaires. Par extension, il s'agit en quelque sorte d'une certaine critique de la désinformation et du détournement d'informations qui prend un écho particulier dans notre société de médias de masse. |
Cette vision de l'art permet de le désacraliser tout en lui donnant vie, se moquant parallèlement du côté statique des expositions, du comportement apathique du visiteur moyen (et la morphologie de plus en plus obèse de la société moderne!), et d'une hiérarchie de valeur, arbitraire donc inique, infligée à des morceaux de passé qui n'ont rien demandé! Dommage que la succession des œuvres utilisées par le récit joue ce même jeu de surenchère et d'accumulation assommante que de Crécy semble pourtant reprocher au musée*. |
Puis vient le Pierre Séguier, chancelier de France de Charles Le Brun, que de Crécy a choisi comme porte-parole d'une évocation historique à la portée douloureuse (l'invasion nazie) et au message déstabilisant: « cette aventure nous a fait comprendre une chose… qu'aux yeux des hommes nous avions plus de valeur que la vie de leurs congénères ». Plus qu'une anecdote authentique de l'histoire du musée, cet épisode rappelle l'importance prééminente du passé pour l'Homme: au-delà de la sauvegarde de l'individu, nos civilisations sont particulièrement attachées au respect de leurs cultures, concernées par l'effroyablissime affront que l'oubli incarne – en particulier l'oubli forcé. Frémit alors cette idée de mémoire collective indispensable, nécessaire, dont l'effacement rendrait stérile l'existence humaine. Jusqu'à quel point? C'est sans doute la question sous-jacente que matérialise cet exemple nazi, extrême et polygénique offense à l'humanité… |
Les dernières pages forcent le côté fantastique à son comble pour libérer symboliquement l'Histoire des Hommes et vice-versa, en prônant (apparemment) une analyse transversale et raisonnée de l'Humanité, notamment par l'intermédiaire des héritages artistiques, intrinsèquement universels grâce à l'imbrication de filiations et influences multiples. Agrémentant sa fin d'un sketch religieux hilarant et gentiment satirique, de Crécy laisse partir ses protagonistes, comme pour signifier à quel point l'Art et l'Histoire nous échappent, à nous les hommes qui pourtant les façonnons… |
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*Cet aspect-là de la BD trahit la commande: on sent de Crécy enfermé par une nécessité de promouvoir le musée du Louvre, qui a co-produit l'album. Notons toutefois que l'édition propose un index précis des œuvres reproduites, ce qui peut s'avérer très intéressant. Mais attention: la liste renvoie aux numéros de planches et non aux pages donc le lecteur doit lui-même faire la conversion! |
Raphoufoune |