Lapinot et les carottes de Patagonie
Textes et dessins de Lewis Trondheim

La meilleure façon de parler de ce pavé de la BD est de commencer par citer la préface de Lewis Trondheim (déjà parce qu'une préface dans une BD c'est rare!) : « Tout a commencé à une réunion de L'Association en 1990 où je vois les premières planches du Galérien de Stanislas. Leur gabarit simple et constant de trois cases sur quatre ainsi que leur côté feuilletonesque et improvisé me donne une envie jalouse de faire pareil. Seulement, je ne sais pas dessiner. Alors je me suis dit qu'on n'allait pas s'embêter pour si peu, que je pouvais toujours faire deux ou trois cases et qu'on verrait bien. Donc j'attaque avec un trait bien gras, histoire de cahcer mes défauts. Et Pof, un meurtre et une action qu'on prend en cours de route. Puis vient le personnage central que je nomme Lapinot (…). Je me mets alors à faire de l'animalier (…). Me voilà alors avec le première page entre les mains et je me dis que ce serait amusant de continuer comme ça à improviser une histoire sans faire de crayonnés sur au moins… euh… mettons 500 pages. Alors je les ai faites. L'histoire s'est déroulée sous mes yeux, les personnages agissant à leur guise, tirant la couverture les uns sur les autres. Mon seul rôle ne consistait plus qu'à organiser ce chaos. Mais en fait, comme on peut le voir, je n'ai pas fait grand-chose. »

Voilà qui est fait! Au fur et à mesure de la lecture, on se demande alors à quel point on peut croire les propos de Trondheim! Il est vrai que le style de départ est grossier et qu'il s'améliore petit à petit mais la qualité du dessin semble évoluer un peu trop rapidement pour quelqu'un qui est censé ne pas savoir dessiner à la base! (D'ailleurs, Trondheim n'a-t-il pas fait les Beaux-Arts avant?!... je me trompe peut-être!) Quant au côté improvisé, ne serait-ce pas une façon de justifier les passages longs et fastidieux qui émaillent le récit et l'inégale inspiration qui ce dégage d'une page à l'autre? Bref, finalement peu importe… ou plutôt si, justement, car la genèse même de cette BD s'intègre dans l'esprit du lecteur et permet un angle de lecture naïve qui se superpose à l'histoire comme pour servir d'alibi au malin plaisir que l'on a de suivre des aventures a priori simplistes, parfois à la limite du neuneu! Mais est-ce si innocent et trivial que l'apparence laisse supposer? Bien sûr que non! Ces premières aventures de Lapinot (personnage ensuite repris dans des albums plus courts et en couleur) ne se limitent pas à l'enthousiasmant délire humoristico-graphique basé a priori sur le non-sens et un esprit plus ou moins lourd.

Avec un peu de recul et de patience, cet opus apparaît comme un équivalent moderne des fables de La Fontaine – les rimes en moins – tant le bestiaire créé par Trondheim suit à peu près le même objectif: critiquer de façon détournée notre propre monde. Grâce à un don développé de l'absurde, Trondheim parvient à ridiculiser les luttes de pouvoir et les stratégies géopolitiques. Certains dialogues sont d'une lucidité implacable face à l'illogisme de certaines situations que chacun peut facilement transposer aux réalités du monde contemporain. Corruption, mauvaise foi, manipulation, hypocrisie… tout y passe! Le côté infantile, apporté par la qualité du dessin, les personnages animaliers ou les dialogues, ne fait que renforcer le ridicule. Quant au personnage de Lapinot, il apparaît en partie comme un candide voltairien, détaché de tous les enjeux et inquiétudes qui hantent les autres, ou une sorte d'idiot du village, naïf, insouciant et innocent… un brave gars qui n'a rien demandé à personne, quoi! Il peut sembler un peu égoïste et asocial au départ – et surtout très bête! – mais il prend petit à petit de l'assurance et de la maturité au point d'être le seul à avoir une certaine éthique, un goût "sain" de la vie, un recul sur les circonstances (qui ne le concernent pas directement puisque les enjeux lui échappent totalement ou presque), une bravoure innée et une intégrité à toute épreuve.

Dans le monde que Trondheim nous tisse, dans un chaos étourdissant ponctué de fascinantes séquences oniriques, Lapinot subit mais finit par devenir une pièce essentielle de l'intrigue (comme annoncé dès le départ et tout au long du récit par divers personnages!), symbolisant à lui seul l'espoir qu'un monde meilleur peut émerger de tant de haine! Ouais, je sais, ça fait très moralisateur et cul-cul ce que je viens d'écrire mais tant pis, je garde quand même puisque j'improvise!… euh… non, ne vous inquiétez pas, je ne vais pas écrire 500 pages! Hem… donc, je disais? Ah oui, Lapinot! Je disais qu'il finit par devenir une sorte d'icône, personnalisant une sorte de courant de pensée pacifiste, anti-système, apolitique, sans pour autant être anarchiste ni alter-mondialiste – mot qui d'ailleurs n'existait pas lorsque cette BD a été créée! En fait, Trondheim ne devrait-il pas faire de la politique puisqu'il dit qu'il ne sait pas dessiner?!

 

Raphoufoune

Lapinot et les carottes de Patagonie
Textes et dessins de Lewis Trondheim
Editeur  : L'Association