Le Journal de mon père
(2005)
de Jirô Taniguchi

La lecture de ce manga peut impliquer de passer par 3 stades d'appréhensions différentes avant de se plonger véritablement dans la puissance du récit. Le premier stade est dû au côté intimiste et simple de l'ensemble qui peut perturber plus d'un lecteur si celui-ci n'est habitué qu'à une certaine image stéréotypée du manga. En effet, il n'y a ici ni saveur fantastique, ni intrigue type thriller, ni violence, ni rythme effréné… Bref on se voit plonger dans une atmosphère relativement réaliste qui a priori ne laisse pas vraiment la place à un imaginaire débordant.

Une fois cet aspect intégré, le lecteur peut – selon ses connaissances et ses habitudes – se voir confronté à un double problème culturel. Le premier est dû aux pratiques socioculturelles caractéristiques du Japon, pas toujours faciles à assimiler pour un occidental. Mais globalement cela n'empêche pas la compréhension globale. Le principal problème est lié à la mise en page irrégulièrement déchiffrable, la faute revenant sans doute en grande partie à la traduction française qui a voulu inverser le sens originel des mangas (leur couverture étant notre quatrième de couverture européenne…), se trouvant alors confrontée à l'obstacle inévitable des phylactères: parfois les textes sont interchangeables pour s'adapter au sens de lecture français mais pas toujours. Du coup il semble que l'ordre originel des phylactères soit tantôt inversé tantôt respecté, d'où une confusion inévitable qui donne un impression de pagaille notamment dans les séquences de la veillée funèbre où il est difficile de comprendre quel personnage parle – difficulté qui ne se manifeste probablement pas dans la VO. Même les transitions avec les flash-backs et la différenciation des personnages s'en trouvent parfois perturbés! Précisons aussi que la traduction elle-même ne semble pas très bien soignée: les structures grammaticales sont parfois un peu "tordues" et le texte n'est pas dépourvu de coquilles…


 

Lorsque le lecteur parvient enfin à s'habituer à tout cela, il en est déjà à la moitié de l'œuvre mais peut enfin commencer à pénétrer l'environnement créé par Taniguchi! Et là, ô joie extrême! Le lecteur peut enfin s'imprégner de toute l'intimité à la fois douce et cruelle qui distingue ce manga particulièrement humaniste. L'histoire nous apprend beaucoup sur le Japon d'après-guerre et sur les valeurs de la société nippone mais c'est surtout le parcours de Yoichi qui est au centre de ce qui apparaît comme un récit autobiographique – mais n'en est pas un même si Taniguchi se sert d'éléments de sa propre expérience, comme il le confirme son intéressante post-face. L'histoire développe toute une remise en question introspective de ce personnage, s'interrogeant avec clairvoyance sur la difficulté d'être père. Dans un tout autre style que L'invention de la solitude de Paul Auster avec lequel on peut néanmoins le rapprocher, l'œuvre de Taniguchi montre à quel point les prises de conscience et les regrets arrivent souvent trop tard. Il interroge sur le recul que la mort d'un proche implique, illustrant les inexorables discernements mais aussi les probables idéalisations qui vont de pair avec la fuite du passé.

Avec un peu de recul et de patience, cet opus apparaît comme un équivalent moderne des fables de La Fontaine – les rimes en moins – tant le bestiaire créé par Trondheim suit à peu près le même objectif: critiquer de façon détournée notre propre monde. Grâce à un don développé de l'absurde, Trondheim parvient à ridiculiser les luttes de pouvoir et les stratégies géopolitiques. Certains dialogues sont d'une lucidité implacable face à l'illogisme de certaines situations que chacun peut facilement transposer aux réalités du monde contemporain. Corruption, mauvaise foi, manipulation, hypocrisie… tout y passe! Le côté infantile, apporté par la qualité du dessin, les personnages animaliers ou les dialogues, ne fait que renforcer le ridicule. Quant au personnage de Lapinot, il apparaît en partie comme un candide voltairien, détaché de tous les enjeux et inquiétudes qui hantent les autres, ou une sorte d'idiot du village, naïf, insouciant et innocent… un brave gars qui n'a rien demandé à personne, quoi! Il peut sembler un peu égoïste et asocial au départ – et surtout très bête! – mais il prend petit à petit de l'assurance et de la maturité au point d'être le seul à avoir une certaine éthique, un goût "sain" de la vie, un recul sur les circonstances (qui ne le concernent pas directement puisque les enjeux lui échappent totalement ou presque), une bravoure innée et une intégrité à toute épreuve.

Finalement, plus que les sentiments humains et les rapports parents/enfants qui fondent la trame du récit, Le Journal de mon père questionne le temps, au fil d'une savante exploration des souvenirs d'un enfant enfin devenu adulte à la mort de son père. Taniguchi prouve à sa manière que l'homme n'est pas apte à évoluer aussi rapidement que le temps lui-même et qu'il y a toujours des "trop tard" dans la vie d'un homme, ce que comprend Joichi, héros malgré lui de cette chronique des actes manqués, personnage devenant petit à petit humble et fataliste tout en retrouvant les émotions que son cœur avait contenu en les refusant. Les pleurs sont d'ailleurs d'une puissance incroyable dans les traits de Taniguchi tant les yeux semblent être l'élément essentiel de son dessin – les yeux pétillants de la mère lorsqu'elle danse et lorsqu'elle rencontre l'instituteur sont une autre manifestation de cette virtuosité. Au final, le lecteur est ému voire bouleversé par cette histoire d'une étonnante universalité, comme un écho inévitable dans ce qu'il reste d'humain au fond de chacun.

(NB : cette œuvre a également été publié en trois volumes séparés : « Le Grand Incendie », « La Séparation » et « L'Apaisement »)

 

Textes et dessins  : Jirô Taniguchi
Editeur  : Casterman (coll. Ecritures)

 

Raphoufoune